Crimes de guerre nazis en Agenais. Seconde guerre mondiale en Lot & Garonne
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10. Mme ELLERO Dorino ex Mlle SERCAN Josette

vendredi 7 mars 2008, par Michel Sercan

Novembre 2004

Mémoires de Madame ELLERO Josette – SERCAN Josette – du 7 juin 1944

Je suis née à Saint Pierre de Clairac – Lot et Garonne – le 2 janvier 1935.

Au cours du repas de midi, MAINGUET est venu voir papa, qui est sorti un court instant avec lui. Au retour, s’asseyant, il dit à maman – j’en suis sûre, et maman l’a réaffirmé bien des fois par la suite – « les allemands sont à LACLOTTE ».

L’après-midi du 7 juin 1944, je suis à l’école, dans la classe des grands à côté de la mairie. C’est mercredi, nous faisons des phrases, c’est le devoir de français de tous les mercredi. Vers 14H30, nous entendons arriver des voitures, un camion s’arrête sous le tilleul à l’entrée de la cour. Monsieur ADER, notre instituteur, se précipite au fond de la classe à la fenêtre du fond. Nous, debout à nos bureaux, voyions tous ces allemands casqués, armés sauter du camion. Monsieur ADER se tourne vers nous, il est livide, rejoint son bureau en nous disant, vous en avez déjà vu, nous continuons notre travail. Pas pour longtemps, de l’ordre du ¼ d’heure, trois allemands entrent très brutalement dans la classe. Un, pointe sa mitraillette sur Monsieur, un second le bouscule, ils l’entraînent très vite dans la cour, le troisième reste en faction à la porte. M. ADER s’arrête un très court instant au milieu de la cour et nous dit à haute voix « Rentrez chez vous ! ». Les soldats l’emmènent promptement.

En ce qui me concerne, à partir de cet instant, je me sens seule, je cours vers la croix de fer proche de chez « Boudie ». Là, je rencontre les premiers allemands, ils sont trois, je continue ma course, à hauteur de l’épicerie, je vois des allemands partout, j’emprunte le chemin qui va à notre maison, j’y arrive, grande ouverte, il n’y a personne ? Retournant sur le pas de porte, je vois un rassemblement de femmes à une cinquantaine de mètres sous le marronnier face à l’épicerie. Je les rejoins et pour ce faire passe devant des allemands armés qui tiennent en respect tout un groupe d’hommes alignés contre la façade, plaqués au mur. Maintenant avec le groupe des femmes, je vois, parmi les hommes, toujours, toujours, toujours mon père le visage livide. Je me glisse au milieu du groupe de femmes, c’est alors que Marie Gaentzler, me dit « ne reste pas là, va-t-en ! maman n’est pas là, elle s’est cachée. » Alors, je retourne à la maison, monte même au grenier, je cherche maman, personne. Je décide alors d’aller chez les voisins. En premier chez Esther SIMON, je me heurte à trois allemands armés, je bifurque vers le chemin qui borde le jardin, encore des allemands, je n’ose plus continuer, bien qu’ils ne s’intéressent pas à moi. Comme je ne peux me résigner à rester seule, je retourne auprès du groupe de femmes. Marie m’intime de partir en me disant à nouveau « Josette ne reste pas là, va te cacher ! ».


Josette ne reste pas là, va te cacher !

Je retourne à nouveau à la maison, remonte au grenier, cherche, l’après-midi dure, dure et dure encore. Mais maintenant j’ai trop peur pour rester. Alors je sors côté jardin depuis le coin du mur et des cages à lapins je regarde vers cette façade de l’épicerie où sont alignés ces pauvres hommes. J’y aperçois M. ADER. Là, je m’interroge et cet après-midi qui n’en finit pas. Que vont-ils leur faire ?… Vont-ils les emmener ?… Pourquoi ?… Maintenant où aller dans ce village assiégé ? … Alors, je pense enfin à ma sœur France 6ans1/2 qui est dans la classe de Madame à l’arrière de la maison de s maîtres. Mais maintenant je n’ose plus m’aventurer au milieu de tous ces allemands, il y en a partout, partout. Et les hommes du village toujours contre ce mur ?… Je me décide à longer le mur du presbytère, traverse la route vers le champ, puis en contournant, arrive dans la cour de la petite école et enfin à la porte de la classe. Madame me dit : Ils ont arrêté Monsieur. Par les fenêtres, qui pourtant orientés ouest et les champs, j’y vois encore des allemands au fond du terrain scolaire où il y avait des tranchées. Arrivent 17 Heures, nous sortons de classe. Ma sœur et moi restons auprès de Madame. Avec nous est aussi son fils « jojo » Georges 6 ans. Nous nous tenons au fond de la cour, le plus éloignés possible de l’épicerie qui est en flammes. Quelle frayeur, Denise (LEVIGNAC) nous rejoint « elle était employée de maison chez les instituteurs et avait 15 ans », Jojo se met à hurler « Jean-louis et Jean Marie vont brûler ! ». Se produisent des explosions, des flammèches s’envolent un peu partout. Madame ADER demande à Denise d’aller chercher la caisse des prisonniers. On a l’impression que tout le village va brûler. Des hommes, parmi eux le pépé BOUYSSÉS ont sorti des vélos, puis quelques affaires par la porte de derrière de cette maison en feu…

Puis maman a dû nous récupérer…

Madame TUFFAL et Josette sa fille –ma copine- qui est de mon âge emmènent des affaires chez nous. Les premières paroles que m’adresse Josette : « si ton père n’est pas sur la LISTE, s’il n’a pas d’armes, il n’est pas mort », ma réponse : « non, non il n’a pas d’armes ».


Puis, je ne sais plus, un trou…

Puis, d’où je me trouve, je revois Yvette MAINGUET assez loin encore devant la maison ( où loge le boulanger aujourd’hui). Je la revois parfaitement, elle est là, cette Yvette, à genou sur un matelas, dehors sur le trottoir, elle pleure et hurle : « je me vengerais, je me vengerais… ». Irma ROUTABOUL est arrivée (elle s’était cachée dans un champ de blé). Puis d’autres adultes se regroupent devant chez Yvette. Marie ( GAENTZLER ), qui habitait aussi là, est partie à vélo imaginant retrouver Maurice MAINGUET mort par-là…

A un moment, j’ai souvenir certain d’être aux côtés d’ Yvette avec un petit groupe, arrive un homme en civil à pied, d’où sort-il ?… Je l’avais déjà vu venir bien d’autres fois chez MAINGUET et poser son vélo contre le mur. Il s’adresse à Yvette :
-  Pourquoi tous ces morts ? …
-  Mon mari était entrain de faire une LISTE !… ( à nouveau cette LISTE, et pour la deuxième fois) Indigné il s’emporte :
-  Une liste avec les vrais noms ça ne se fait pas, jamais de vrais noms, ni armes !…

Il est reparti. J’ai toujours gardé la certitude de le reconnaître si je le revoyais un jour. Hélas… Yvette a, je suppose, alors réalisé la gravité de la chose et de son propos. Dès lors elle niera l’existence d’une liste locale.

Maman nous fera souper, elle a coupé du jambon…


Puis Luc et sa mère Esther SIMON sont venus nous chercher pour aller dormir chez eux. France dormirait avec Esther, il me semble qu’ils avaient un petit lit, pour notre petit frère Michel ( 6 mois…), nous avions aussi le landau. Moi je suis allée coucher chez la mère d’Esther. Je couchais avec elle. Elle était comme notre grand’ mère, Maria BOUYSSÉS, et s’est comportée comme telle. Luc couchait avec son grand’ père, il avait laissé son lit à maman et ma sœur. Le lendemain, c’était jeudi, nous n’avions pas classe. Je ne sais plus quand j’y suis revenue ?… L’après-midi du jeudi, tante Louise – sœur de maman – est venue à vélo de Saint-Maurin. On était sous les marronniers chez Esther, elles parlaient. Tantine est allée à l’église voir nos morts… elle a dit à maman de ne pas y aller. Ils sont venus chercher un drap, qui ?… je ne sais plus… dans ces moments là, je ne comprenais pas grand chose… Le vendredi matin, 9H, le maire est venu nous chercher, maman et moi seulement. Nous étions prêtes, mémé Maria m’avait confectionné un bouquet, des lys blancs. A l’église, je garde en mémoire ces 9 cercueils de bois blanc alignés devant nous, Mme DOSTES et sa sœur Alice, Mme ROUTABOUL avec sa belle-mère venue du lieu-dit « Belle Source » que je remarquai toujours car elle avait un pied bot. La messe, le prêtre je ne sais plus… Nous sommes allées au cimetière, à notre tour on a jeté le bouquet sur le cercueil, le maire était à nos côtés … mais il a fallu repartir vite…

Ce que m’a raconté maman :

Lorsqu’elle a entendu la première voiture arriver, c’était totalement inhabituel dans ces moments là, elle a jeté un coup d’œil par la fenêtre, a aperçu les allemands. Très vite elle prend un biberon, de l’argent, mon petit frère Michel (6 mois) dans ses bras, sort côté jardin par la chambre, se déplace vers la porte arrière de l’atelier où est papa, mais à la porte opposée aperçoit des allemands qui se présentent. Elle voulait dire à papa de la suivre, il est déjà trop tard. Elle s’enfuit par les jardins et va se réfugier chez les BOUYSSÉS. Elle y trouve mémé Maria. Les allemands s’y présentent très vite et arrêtent le pépé son mari et l’emmènent. Ils se désintéressent des femmes et des enfants. Devant leur maison est leur vigne et un cerisier les soldats s’en gavent.

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Après trois semaines/ un mois nous sommes revenus coucher chez nous, enfin juste avant la tragédie de la 113 à Saint Romain le Noble, où des maquisards furent tués. C’était fin d’après-midi, nous revenions avec Josette TUFFAL de chez la couturière de CABALSAUT. A l’emplacement du monument de 44, on déposait des morts de St Romain que d’autres récupèreraient. Nous avions très peur que ce ne soit des allemands ! Ce soir là Luc rentrant chez lui de son travail à la boulangerie, dit à sa mére, je vais chercher Ida et les enfants, nous recouchions ce soir là chez eux.


Autres souvenirs :

Peut-être est-ce le lendemain, nous étions devant chez mémé Maria, j’étais assise là avec maman. Eva TUFFAL avec d’autres femmes parlaient de moi. « Mais enfin, elle ne pleure pas ? mon dieu si c’était la mienne, « mais alors tu ne le plains pas ton papa » ?…

Heureusement nos braves voisins nous ont beaucoup entourés. Maman était très énergique dans cette galère. Quand elle m’houspillait, j’allais trouver Esther (SIMON), ils étaient très pauvres. Mais il y a toujours eu un Noël pour nous. Maman a sacrifié sa vie pour nous élever, seule avec trois enfants à charge.

Plus près de chez nous, (à l’épicerie actuelle) locataires à l’époque de Mme BOUGLON, vivaient M et Mme RIVAL retraité de la poste, il fabriquait des sabots, et nous eurent tous les trois de très beaux sabots pour aller à l’école. Papa allait écouter « radio Londres » chez eux. Ce soir là papa est allé l’écouter chez MAINGUET. M. RIVAL en a toujours culpabilisé, il n’a cessé de me répéter qu’il regretterait jusqu’à la fin de ses jours la panne de sa radio ! Mme Emilie RIVAL était la sœur aînée de Mme DOSTES, le samedi elle fleurissait l’église. A partir de là, elle m’amenait avec elle, j’aimais bien. Au printemps suivant, au mois de mai, je la suivais à PEYRAGUDE avec le car MARTY. Puis je fis ma communion privée, maman pleurait. Ma tante Louise m’avait fait une robe blanche avec un drap.

Nous allions, également, beaucoup chez les instituteurs – M. et Mme ADER – jouer avec leur fils Jojo ( Georges ).

J’ai beaucoup été aussi chez Elisa (VERGNES) – belle-sœur d’une sœur de papa – Qui avait très bien connu papa jeune et toute la famille SERCAN, elle m’a beaucoup parlé de papa et j’en éprouvais beaucoup de satisfaction.

Pour revenir au 7 Juin, pauvres Jean-Louis et Jean-Marie, heureusement Mme LARRIEU venant d’être relâchée par les allemands et rentrant chez elle, elle les récupérait par la fenêtre arrière du café, dans la ruelle séparatrice d’avec l’atelier de menuiserie de M. ROUTABOUL, remis par un des « allemands alsaciens » qui les a sortis de la maison qui commençait à brûler. Mais par la suite, eux aussi, ne furent pas épargnés par les adultes !… Car, pendant ce temps où était donc leur père ? « chef du groupe » constitué à St Pierre ? qui avait quand même réussi à fuir en compagnie de JUTEAU l’un de ses deux adjoints, qui lui, informera au passage les CASTELNAU, occupés aux travaux des champs, de l’arrivée des boches et dont on connaît le sort ! Mais de MAINGUET, pas un seul témoignage connu d’un membre du groupe pour dire avoir été prévenu par lui et avoir échappé grâce à lui !…

A l’inverse le témoignage terrible et accablant de Marie PRECHEUR.

Luc SIMON a toujours affirmé de son vivant, qu’il tenait de l’un des soldats allemands « alsacien » que le détachement venait à St Pierre pour arrêter trois terroristes – MAINGUET, JUTEAU et BALZAN - chefs d’un groupe et seuls connus d’eux !… D’ailleurs, après avoir pris en otage DOUMIC (beau-père de MAINGUET) les allemands lui ont imposé de les conduire, d’abord chez BALZAN et JUTEAU puis chez LASJUNIES…

Plus tard, sans doute après la libération d’AGEN, un soir MAINGUET est réapparu, en groupe, avec belle voiture et beaux uniformes. Je passais près d’eux très impressionnée, maquis ? allemands ? en tout cas il paradait.

Ce mois de Juin 2004, conduite par Mme ROUTABOUL Annie, est venue me parler Mme PRADIN Marie-Louise 80ans demeurant à LAUZERTE (Tarn & Garonne). Le 7 Juin après-midi, elle avait donc 20ans et habitait à l’époque au lieu-dit « La Lettre » commune de PUYMIROL, elle venait chercher à la boulangerie SALLES comme à l’ accoutumé le pain. A été arrêtée, à l’entrée Sud du village et conduite auprès des femmes déjà regroupées sous le marronnier. Elle se souvient avoir été paniquée mais devoir son salut à un soldat allemand parlant français « alsacien probable », qui l’ayant vu arriver, lui a indiqué comment fuir, ce qu’elle a fait et réussi.

Plus tard…

Antony ROUX, ami de papa venait nous voir, il discutait avec maman dans la cuisine de Mainguet et selon lui coupable d’avoir établi « la LISTE ». Il montrait son révolver, puis repartait sur son vélo en disant : - je vais l’attendre au pont de St Pierre, s’il passe il paiera sa trahison. Mon frère à le souvenir de ces mêmes propos d’Antony alors qu’il avait 7-8 ans.

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