Crimes de guerre nazis en Agenais. Seconde guerre mondiale en Lot & Garonne

Récit de Paul DENIS

lundi 31 mars 2008, par Michel Sercan

Résistant présent à La Clotte lors de l’attaque par les S.S. Manuscrit qu’il a rédigé sur son parcours patriotique

[vert]Le Collectif des Orphelins tient à exprimer sa profonde gratitude à Madame Gervaise DENIS, veuve de Paul, qui a bien voulu lui transmettre copie du manuscrit rédigé par Paul et en accepter la publication sur son site. C’est aussi à elle que l’on doit les trois extraits du journal LA PATRIE.[/vert]

Ci-après la transcription, pour en faciliter la lecture, du manuscrit du Paul DENIS. La mise en page est celle de son manuscrit consultable dans le portofolio

TRANSCRIPTION

En arrivant à Agen le 22 septembre 1941, je fus affecté au service de la Comptabilité. Le soir de ce jour, je fis connaissance avec à peu près tous les employés des services et vit entre autres pour la première fois celle qui allait être ma Fiancée. Notre histoire commença comme toutes les autres. Je ne prêtais d’abord pas attention plus que cela à cette jeune fille et ce sont bien ses qualités morales qui me la firent remarquer. Je fus affecté le 1er octobre au service des Titres ce qui me rapprochait considérablement de la petite puisque nous allions travailler ensemble. Ses qualités morales et son caractère enfantin, toujours de bonne humeur, m’impressionnèrent et de son coté, il me sembla que je ne lui étais pas indifférent. Il se passa alors ce qui arrive toujours. On aime sans oser se l’avouer et quand on s’en rend compte, on essaie de se rencontrer tout en redoutant l’entrevue. Toujours est-il que le 22 décembre1941 nous échangions notre première promesse au cours d’un « échange de vue » qui ne dura certes pas plus de trois minutes. Mais le lendemain, notre trouble dissipé, nous reprenions l’entretien de la veille au soir (6 heures) au cours de

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notre première promenade commune. J’en parlais à mes parents quelques jours plus tard et Gervaise à sa Grand Mère et à ses Oncles. Nous obtenions leur consentement le 1er janvier 1942. Gervaise vint prendre le dessert à la maison le dimanche suivant et j’allais chez sa Grand Mère quelques jours plus tard. Puis nous fûmes invités chez l’oncle Jean à Colayrac le 22 février 1942. Le même jour, j’avais quitté la Société Générale et j’avais commencé mon travail au Service des Réfugiés. Je travaillais dans des conditions parfaites d’entente et de camaraderie avec des employés lorrains et alsaciens comme moi. Notre amour grandit, les caractères se forgèrent et nous n’eûmes pas d’autres histoires que celles de tous les jeunes amoureux jusqu’au mois d’Août 1942. Ce mois là, mon frère Robert se fiança à Riom, avec la sœur de mon camarade Lucien DURAND, Paulette. C’est là que mes parents décidèrent de nous fiancer également à notre retour à Agen. Ce qui eut lieu le 30 août 1942. Nous allâmes le matin à la messe de 9 heures, puis un déjeuner intime nous réunit à la maison et l’après midi nous allions promener ensemble sur la route de Bordeaux. Le 22 octobre 1942, mon frère se maria à Riom et ma fiancée et moi entreprenions pour y aller notre premier voyage commun. Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquèrent en Afrique du Nord et le 11 les allemands envahissaient le sud de la France. Cette date marqua pour moi, toute une vie nouvelle remplie d’embuches.

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Le Chef du Service des Réfugiés était Monsieur Jacob, Chef de Bureau à la Préfecture du Haut Rhin. Le samedi 14 novembre, il me fit appeler et me proposa d’entrer dans le mouvement de résistance qu’il était chargé de former. Il me demanda de prendre ma part de responsabilité parmi les 4 ou 5 membres directeurs qui seraient seuls au courant de nos faits et gestes. J’acceptai. Le samedi suivant nous eûmes notre première réunion chez lui à laquelle assistaient : Meistermann, Diener, Blasy et moi. Mr Jacob nous mit au courant du travail à accomplir et nous annonça qu’il était déjà en contact avec un Colonel Anglais parachuté, le Colonel Hilaire qui devait nous faire avoir les armes nécessaires. Dans une autre réunion, nous discutâmes des effectifs et décidions de chercher à atteindre dès à présent le chiffre de 200. Prenant les listes des Réfugiés nous pointâmes les personnes susceptibles d’être enrôlées. Le recrutement fut donc le travail des semaines suivantes mais fut vite abandonné car il aurait fallu se faire connaître et c’est ce qui ne devait être à aucun prix, il y allait de notre tête. Nous eûmes donc recours à un autre procédé. Nous avions nos Chefs de quartier qui connaissaient 4 ou 5 hommes qui eux-mêmes indiquaient le nombre

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sur lequel ils pouvaient compter. Nos noms restaient ainsi cachés et de notre côté ne connaissions que peu de camarades. Nous arrivâmes au chiffre de 170 vers mars 1943 ce que nous jugeons suffisant momentanément. Au commencement de mars 1943 nous eûmes notre premier envoi d’armes. Un cours d’instruction sur ces engins nous fut donné à nous cinq, un soir à 22heures, chez Blasy par le Sergent Dupont du 150e R.I. On démonta une mitraillette Sten et on apprit le maniement des grenades. Mais la question la plus urgente était de savoir où cacher l’armement pour que le boche ne le trouve pas. Cette question devint très aigue car quelques jours après nous reçûmes deux caisses de mitraillettes et nous fûmes obligés de les enterrer provisoirement et secrètement dans la cour de la Préfecture. Il fut donc décidé de trouver immédiatement une maison à la campagne que l’on réquisitionnerait soit disant pour les réfugiés et qui nous servirait de dépôts d’armes. Nous eûmes la chance de trouver très rapidement une maison à Cassou, sur le plateau dominant la route de Périgueux d’une part et de Toulouse d’autre part. Nous l’installâmes de suite, emménageant des lits pour les futurs blessés, des couvertures, des draps ainsi que de la nourriture, pâtes, légumes secs, chocolat, lait en boite, viandes de conserves, confitures etc.…. Nous eûmes bientôt un nouveau parachutage qui fut

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enterré. Notre message personnel était Le cygne chantera ce soir. Mais un gros ennui se produisait puisque j’étais appelé aux Chantiers de la Jeunesse. Sur un faux certificat, établi par Monsieur Jacob, j’obtenais un sursis jusqu’en Juillet. Un autre ennui plus grave se produisait. Le lundi de Pâques, alors que nous venions de terminer le nettoyage des armes reçues, le propriétaire rentrant de Belgique, venait se réinstaller chez lui. Que faire ? Je m’en occupais personnellement de suite. Mais comment faire pour déménager l’armement à la barbe de Monsieur ? Je partis à Bon Encontre trouver l’Abbé Frischmann que je connaissais bien et lui découvrit toute notre organisation. Il me promit de nous aider. Il fit plus et le lendemain venait nous indiquer une autre maison dans sa commune. J’y allais de suite avec Monsieur Jacob et grande fut notre surprise de trouver à la place de la maison, un château avec jardins, bois, métairies, dépendances, etc.… Nous fîmes le déménagement quelques jours plus tard et tout se passa bien. Il s’agit du Château de La Clotte près de Bon Encontre. Nous reçûmes les jours suivants de nombreuses armes et explosifs. Au mois de mai, le Colonel anglais qui se faisait appeler Gaston, vint nous inspecter et nous essayâmes divers engins explosifs et incendiaires. Il nous remit

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des engins de toutes sortes : crayons explosifs, stylo lacrymogènes, pots de confiture incendiaires, appareils pour attentats sur voies ferrées, et un poste émetteur et récepteur pour communiquer avec avions. Pendant ce temps, notre vie de fiancés continuait. Nous allâmes au théâtre voir Faust et le Barbier de Séville et d’autres pièces de moindre importance. Nous allâmes également assez souvent à la pêche les dimanches et aussi au ravitaillement à Sérignac. Le mois de Juillet arriva et je dus partir aux Chantiers de la Jeunesse. Je fus incorporé au Groupement 29 à Saint Amans Soult (Tarn) le 1er Juillet 1943. Je fus affecté comme secrétaire au Groupe Direction. Le 15 Août, j’étais nommé second d’équipe par le Chef Guingand. Mais le 25, j’apprenais la dure nouvelle. L’Agent de liaison Gérard, alias [rouge]Gauthier*[/rouge] adjudant au 150e R.I avait été arrêté par la Gestapo et le 23 c’était au tour de Jacob, Blasy et Moulia. Meistermann et Diener passèrent en Afrique du Nord par l’Espagne. Le colonel anglais était recherché et nos armes saisies par les boches. Le 3 septembre, un petit Bernard naquit au foyer de mon frère Robert et le 10 j’étais en permission et assistais au baptême en qualité de parrain. Je retrouvais ma fiancée quelques jours et nous étions bien heureux. Au mois d’Octobre, nous quittions Saint Amans Soult pour Pissos dans les Landes et passions pour y aller par Agen où je pus

Page 6 [rouge]*Il s’agit en fait de Fernand GAUCHER alias Gérard[/rouge]


ainsi revoir ma famille pendant quelques minutes. Gervaise retourna chez elle à Paris en décembre où j’allais en permission huit jours en janvier 1944. Je venais d’être nommé Chef d’Equipe. En rentrant au camp, de mauvaises nouvelles circulaient. On prétendait que nous allions être transplantés en Allemagne. Je m’apprêtais donc à déserter comme beaucoup de mes camarades. Le 31 Juillet effectivement, les Chantiers étaient dissous mais j’étais versé au groupe liquidateur du mouvement 29. Ne servant donc les allemands en rien, je me décidais à rester et aidais mes camarades à partir en leur fournissant de faux papiers. Nous déménagions et quittions Pissos pour Commensacq à 20 kilomètres. Je venais en permission à Agen le 5 Février et donnais mon adhésion au nouveau mouvement de résistance formé par l’Abbé Frischmann et Streiff. Revenu au camp le 7, je tombais malade d’une congestion pulmonaire qui dura six semaines. A la fin du mois de mars, je partis en permission de 48 heures à Paris où je retrouvais Gervaise en bonne santé et pleine de courage. Au cours des nombreuses permissions que je m’octroyais en avril, j’arrivais à maintenir le contact avec mon groupement de résistance, désolé d’ailleurs de ne pouvoir leur apporter un concours plus effectif.

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Le 10 Avril, je fus versé en qualité de Comptable à l’Organe liquidateur du Groupement 29 tandis que mes camarades se transformaient en Détachement Forestier numéro 3. Le 19 avril, l’Organe liquidateur quittait Commensacq pour Casteljaloux à 60 kilomètres d’Agen. Le 20 se passa dans notre organisation des bureaux. Mais une grave aventure se préparait. Le 20 au soir, je me couchais au bureau avec mon camarade André Buillit. Le 21 à 7 heures du matin, j’attendis un bruit de pas terrible dans les bureaux avoisinants. Je me lève de suite lorsque l’on frappe à la porte. Je n’eus pas le temps de répondre que la porte volait en éclats, abattue à coups de pieds. Je vois deux énergumènes en civil, mitraillette au poing qui nous regardent en ricanant. J’eus l’idée qu’il s’agissait de maquisards et j’étais sur le point de me faire reconnaître lorsque j’aperçus sur leur bras le brassard « Armée Allemande ». Ces deux bandits nous firent habiller mais nous empêchèrent d’emporter quoi que ce soit, pas même notre casse-croûte qu’ils avalèrent sous nos yeux. Puis ils nous firent sortir et nous enfermèrent dans une autre salle où nous eûmes le plaisir de nous retrouver avec un grand nombre de camarades qu’ils ramassaient un peu partout. C’est alors que je me rendis compte de la situation vraiment très grave. Le camp était cerné par deux rangées de soldats allemands armés de mitraillettes, tandis qu’aux quatre coins se trouvaient 4 postes de mitrailleuse légère. Sur les routes d’accès, des barrages. Lorsque le groupage fut terminé, on nous bourra dans trois salles avec à l’intérieur de ces civils mitraillettes au poing et des soldats devant

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portes et fenêtres. Tenter de s’échapper eut été une folie et une mort certaine. Sur ce, les brutes fouillèrent les bureaux déchirant à ma grande stupéfaction, les portraits de … Pétain. Il était plus de dix heures et nous étions toujours dans la même situation, sans savoir pourquoi ni ce que nous allions devenir. Je me décidais à interroger ces Messieurs, quitte à me faire remettre en place et j’appris des choses intéressantes que je communiquais par la suite à mes Chefs de la Résistance. J’appris entre autres qu’ils avaient fait la campagne de Russie dans la LVF, qu’ils venaient de Toulouse où ils avaient leur siège, qu’ils étaient fatigués ayant déjà mené des opérations la nuit précédente, qu’ils n’étaient décidés qu’à ces genres de coups durs et enfin qu’il s’agissait d’une vaste opération de police. De peur de faire découvrir, je ne demandais plus rien et attendis les évènements. Vers midi on nous fit sortir dans la cour et on nous distribua quelques vivres avec défense d’y toucher. Puis les brutes se déchainèrent sur le camp, déchirant les cartes de France, brisant les vitres. C’est un spectacle inoubliable ! A 13 heures on nous embarqua dans des camions. Je montais dans un autocar qui portait comme une invitation l’écriteau Silesia-Express. Après avoir été comptés des sentinelles furent placées à l’intérieur et on démarra pour une destination inconnue. En quittant Casteljaloux, nous eûmes la prétention de faire des signes d’adieu à la population

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Mal nous en pris car quelques coups de crosses nous firent bien vite calmer. Finalement nous arrivons à Bazas en Gironde où on nous débarqua dans un vaste camp cerné de sentinelles. On nous fit passer devant une dactylo qui prit nos noms et qualités. Puis on remonta en camion et en route, direction Bordeaux où nous sommes déposés à la célèbre prison du fort du Ha. On contrôle nos cartes d’identité et on nous parque en cellules. Je me trouvais pour ma part dans une chambre de 7m de long sur 5m de large, avec pas moins de 51 autres camarades. Les fenêtres muraient ne donnaient que très peu de lumière, pas d’électricité, pas de lits, pas de chaises, pas de table, les 4 murs et trois brins de paille à terre. Dans un coin, un seau pour nos besoins. Sur les murs des inscriptions de malheureux comme nous « Jean et Antoine de Brest du 3 Juillet au 12 Août et après ? » C’est tout notre domaine et ces mots « et après » marquaient si bien nos pensées. Il était 7 heures du soir. A manger ? rien, les vivres touchées nous avaient été volées avec nos sacs. A boire rien. Défense de fumer, de jouer aux cartes, de chanter, bref la mort lente. Le 22 Avril, la porte de la cellule s’ouvrit à 8 heures du matin. Deux brocs d’eau, pas de verre, pas de quart, une vieille gamelle rouillée pour 52. On boit un peu pour se tenir l’estomac. Voici midi, deux brocs d’eau et de même à 7 heures du soir. On dort peu quand

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on est si triste et pas de couvertures. Le 23 Avril à 8 heures on nous apporta un de café ( ?) chaud. Enfin, mais pas de pain, rien. A 11 heures 300 grammes de pain et un peu de confitures. Ce fut tout. Vers midi cependant on nous fit sortir et on nous embarqua dans les camions. Les pessimistes voyaient l’Allemagne, les optimistes la délivrance. Ce fut de nouveau Bazas où on nous interna. Mais enfin on voyait clair, on pouvait respirer, s’étendre, marcher, causer, fumer et manger surtout. Le 24 Avril, premier interrogatoire. Nom, prénom, date et lieu de naissance, profession, nationalité, religion. La carte d’identité était gardée pour examen. Mon cas fut jugé plus sévèrement. Vous êtes lorrain - oui. Vous savez l’Allemand - très peu. Que fait votre père ? – commerçant. Où - à Agen. Depuis quand – 1941. Êtes-vous de sang allemand ? – non de sang français. Mais vous êtes lorrain ? – oui. Alors vous êtes de sang allemand ? – non d’ailleurs mon nom est- il germanique ? Bouche bée, le SS s’arrêta là. Le lendemain on me demanda si je connaissais un mouvement de résistance. Je répondis que je ne m’étais jamais mêlé de politique et que je ne demandais qu’à rentrer chez moi. S’ils avaient su… C’est sur ce ton que reprirent trois autres interrogatoires dont l’un eut pu me couter très cher. J’avais dans mon portefeuille un faux certificat de libération et une fausse

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carte d’identité dont je ne voulais me dessaisir à aucun prix. J’aperçois subitement que le boche réclame au camarade me précédant son portefeuille et qu’il le fouille. J’eus peur je l’avoue. Que faire ? Lorsque ce camarade sort, je lui glisse mon portefeuille. Au cours de l’interrogatoire, on me le demande effectivement. Je me tâte, je me fouille, j’ai du l’oublier dans ma chambre. Allez le chercher. J’y vais et le ramène vide. Tout se passa bien jusqu’au 1 Mai à 10 heures du matin où on nous réunit et on nous classa en suspects et libres. Je fus classé suspect à interner à Bordeaux. Je me payais de culot et en demandais les raisons à l’officier. Je discutai si bien que je fus rayé de la liste avec 5 autres camarades et à 5 heures du soir j’étais à Casteljaloux. Mais 170 camarades partaient pour l’Allemagne où on ne sait pas ce qu’ils sont devenus. Je partis immédiatement en permission de 48 heures, me fis porter malade, et ne rejoignais plus le camp. En rentrant à Agen, j’appris que Monsieur Jacob et Blasy avaient été emmenés au camp de concentration de Buchenwald. Je reprenais ma place dans la résistance et apprenais vers le 12 mai que le débarquement était fixé pour la lune au 6 Juin. C’était un secret d’importance qui fut bien gardé.

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Sur ces informations, j’écrivais de suite à Gervaise de rentrer à Agen, car je connaissais le plan d’insurrection de Paris. Je ne lui en donnais pas les raisons mais elle les comprit et quelques jours plus tard, elle arrivait. Grande fut notre joie mais de courte durée, car bien des évènements douloureux allaient nous séparer. Le 1 Juin, j’entendis à la radio anglaise la phrase « Messieurs, faites vos jeux ». C’était notre message d’alerte et il ne nous restait plus qu’à nous préparer, le débarquement était imminent. Le 5 Juin à 21 heures 20, la radio passa ce message « Véronèse était un grand peintre et Monsieur la Cerise était murie ». C’était pour nous la bataille et pour les Alliés le débarquement à 1heure du matin le 6 Juin. Je partis à 22H30 à bicyclette au lieu de rendez-vous à Bon Encontre où je réveillais à 23h15 les Abbés Maurel et Frischmann et Charles Fenot. Je leur annonçais la nouvelle. Quelques minutes après, Streiff arriva et donna des ordres. Frischmann ira le lendemain mobiliser sa section pour le 7 à 23 heures, Charles Fenot, tous les hommes habitant Agen, Morel ses hommes. Quant à moi, j’assurerai l’arrivée des armes, la répartition, et les questions matérielles au Château de La Clotte, aidé en cela par Morel dès qu’il aurait terminé et par 7 hommes qui arriveraient dans la matinée. Streiff prendrait liaison avec le commandement supérieur à la Croix Blanche. Ce fut notre travail du

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6 Juin. Vers 10 heures Jaeger, Roby (Venturelli), Esch, Goerig, Mazeau et Fougerousse apportèrent les armes. Esch repartit pour une autre mission et nous commençâmes le nettoyage des armes de suite. La nuit du 6 au 7 Juin, réunion des Chefs de section. Les opérations suivantes étaient décidées : le 8 à 2h du matin, un groupe attaquerait le dépôt d’autos de la milice à Castelculier, un autre ferait sauter la voie ferrée Toulouse-Bordeaux. Mon groupe se porterait sur Perville et formerait barrage sur la route menant vers le nord. Un autre ferait bouchon sur la route de Toulouse à Laspeyre, un autre sur la route de Cahors à Laroque-Thimbaut, un autre sur celle de Villeneuve au vallon de Vérone. Mission : gêner le trafic routier pour couvrir les équipes de destruction qui opéreraient à l’intérieur du cercle ainsi formé, interdire le passage aux voitures isolées ou en petites formations, harceler les gros convois, prévenir la direction qu’ils prennent, ne jamais se laisser accrocher. Le 7 donc à 5 heures du matin, nous prenons un peu de repos et à 7 heures, tout le monde partit chercher ses hommes. Nous restions au Château : Frischmann, Goerig, Mazeau, Roby, Jaeger, Levy, Fougerousse et moi. A midi je pris mon tour de faction sur la terrasse et 5 minutes plus tard le drame se produisit. J’étais donc de faction à l’angle de la terrasse qui surplombe la route et les métairies lorsqu’à 12 heures 05 je vois arri-

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ver à toute allure quatre voitures légères et 2 camionnettes remplies de soldats. Le convoi s’arrête devant les fermes. Une partie des troupes coupa au court à travers champs et ouvrit le feu, l’autre se dirigea tout droit sur le château. Les mitraillettes claquèrent de part et d’autre mais il fallait évacuer la position : nous n’étions que 8 contre cette horde. Je rentrais au château pour prévenir tout le monde mais tous étaient partis. Je sautais par une fenêtre sur la terrasse me dirigeant vers le chemin de droite. Mais à ce moment, le premier boche arrivait sur la terrasse et ouvrait le feu sur moi à 25 mètres. Je ne fus pas atteint et disparus dans les broussailles. Je traversais la forêt vers Bon Encontre mais trop tard, les Allemands y étaient. Revenant sur mes pas, je retrouvais les boches à mon point de départ, puis perdant la tête et errant à travers bois, je retrouvais Frischmann dans la même situation que moi, en lisière nord de la forêt. Inutile d’ajouter que tout ce temps les coups de feu s’échangeaient. Arrivant près des champs de blé, pas de Coches à moins de 100 mètres. Nous y rampons et nous éloignons de l’encerclement. Deux camarades étaient tués Mazeau près des cuisines et Goerig près des fermes, les autres étaient saufs. Les boches avaient 2 tués et 12 blessés (rapport de la Gestapo d’Agen à Toulouse). Ayant ainsi échappés, il fallait s’éloigner au plus vite, nous dégringolâmes la colline en nous cachant derrière les bosquets d’un petit ruisseau à sec, puis traversions la vallée à ter-

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rain découvert, la distance nous le permettait déjà. Arrivés enfin sur le plateau de Cassou nous étions saufs et prenions un peu de temps pour examiner la situation. Nous repartîmes vers St Ferréol où je demandais à Madame Bouillé de prévenir les camarades de Bon Encontre. Elle fit la commission et sauva les autres de la mort. Ce devoir accompli, nous errâmes sur le plateau mais nous finîmes par nous perdre et nous retrouver au pied du château en flammes. Nous fîmes donc demi tour à vive allure et nous étant reconnus arrivâmes à Saint Amans où nous voulions demander asile pour la nuit au Curé. Nous attendions le Curé absent, lorsque j’eus cette impression de danger qui me tenait depuis deux jours. J’en fis part à Frischmann et décidions de nous éloigner. Bien nous en prit car peu de temps après les SS arrivèrent pour enquêter. Nous partîmes donc de nouveau rejoindre le groupe de Mainguet à St Pierre de Clairac à 15 kilomètres de là. Nous étions arrivés à 5h du soir lorsque les Coches arrivèrent. Nous filions à Puymirol à 3kms de là. Il y eut 10 morts à St Pierre. Nous étions malheureusement arrivés trop tard, mais comment supposer que nous étions vendus à ce point. Nous ne restions pas à Puymirol et filions à Ste Croix à 10kms chez l’Abbé Lapierre qui nous reçut à 9 heures du soir. C’est ainsi que se termina cette funeste journée mais non point mes aventures patriotiques.

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Le 8 juin à 13heures je quittais Sainte Croix pour gagner Agen et rassurer mes parents sur mon sort. Je suivis le canal pour ne pas avoir à prendre les routes. Je marchais donc le long du canal lorsque je m’aperçus avec effroi que je longeais également les voies de chemins de fer, or elles étaient depuis le débarquement fréquemment parcourues par des patrouilles allemandes. Ce n’était pas le moment de tomber dans leurs mains. Je prenais donc mes jambes à mon cou et gagnais l’autre rive au plus vite par la prochaine écluse. Je n’avais pas fait 100 mètres qu’une patrouille boche passait de l’autre côté. J’arrivais finalement sans encombres à Agen où on avait annoncé ma mort à mes parents. Je trouvais ma fiancée à la maison et avec quelle joie ! Dès le lendemain, ne sachant pas quels étaient les renseignements que pouvait avoir la Gestapo sur mes activités, je quittais la maison et me cachais pendant 4 jours. Puis aucune visite de la Gestapo n’ayant eut lieu, j’estimais que je n’avais pas été vendu et je rentrais à la maison, reprenant même mon travail au Service des Réfugiés. J’appris alors que Streiff avait été arrêté le 7 au matin, avant l’attaque donc, ainsi que Esch, Guichard et Jacques. Du coup la question de ma propre sécurité se reposa. J’allais prendre conseil de Monsieur Dortel, Chef de la résistance lorraine pour tout le Sud-ouest. Il me dit de rester tranquillement à mon poste, il se chargeait de faire une enquête pour savoir si j’avais été donné. Quelques jours après, il me fit venir et me confirma que je n’avais rien à craindre dans l’immédiat mais que je devais faire très attention cependant, car il se pouvait que les allemands préparent une rafle monstre. Le 20 Juin, alors que je travaillais au bureau, on vint

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me prévenir que Streiff venait d’être libéré et qu’il viendrait nous voir dans l’après midi. Il vint effectivement mais il avait les bras inutilisables momentanément par suite des tortures subies. Il me confirma que la Gestapo avait mon nom et que je devais me cacher. Sur quelles conditions a-t-il été libéré ? Pour échange, par une somme d’argent assez forte, toujours est-il que ma vie était de nouveau en danger et que je devais aviser. J’allais trouver Monsieur Dortel qui refit son enquête. Je me cachais 10 jours chez Madame Blasy et 3 semaines chez Roll, au Coteau de l’Ermitage. L’enquête donna les renseignements suivants : la Gestapo connaissait mon nom mais fut dérouté par une série d’autres faux noms qui ne les mena à rien. Streiff reconvoqué à la Gestapo à ce sujet, répondit que le Denis en question était aux Chantiers de Jeunesse à Casteljaloux, ville d’ailleurs occupée par le maquis. Dès lors je pouvais réapparaitre mais avec beaucoup de prudence. Monsieur Dortel me chargea de réorganiser notre malheureux groupe mais tout cela nous avait mené au début d’Août et le 2 on m’informa que les Allemands allaient évacuer Agen le 15 à la suite d’un débarquement en Méditerranée qui devait avoir lieu le 10. Le débarquement n’eut lieu que le 15 et les Allemands disparurent le 18 au soir. J’étais sauvé mais de justesse, car les archives de la Gestapo révélèrent que celle-ci devait nous arrêter tous quelques jours plus tard.

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Je passais quelques jours tranquilles près de ma fiancée à Agen, et le 8 septembre je partais à Montauban où je m’engageais au bataillon Alsace-Lorraine Katz. Je venais en permission 15 jours plus tard. Le 5 octobre, j’étais nommé Caporal et Gervaise arriva pour notre départ, car le 6 nous quittions pour Besançon. Nous nous installions à 15kms de cette ville à Boussières où nous fîmes un peu d’entrainement. Le 30 octobre, nous quittions Boussières pour Ornans où nous formions le 2e bataillon de Chasseurs à Pied. Le 21 novembre, nous quittions Ornans pour Abbevillers à proximité de la Suisse et en 2e ligne. Je fus deux nuits de suite en barrage sur la route de Belfort et lorsque je voulus dormir un peu le 23 novembre, nous montions en ligne à Seppois où tenait de gros contingents de SS appuyés par des chars. Nous traversions Seppois et arrivions à Bisel puis Mörnach. Le 24 une contre-attaque allemande coupa nos arrières à Seppois et nous restâmes isolés plusieurs heures. Le 1 décembre nous étions à Bruebach et le 2 à Mulhouse. Le 4 nous montions en ligne à Dornach, à 200mètres des lignes boches. C’est là que je fus pris dans un tir d’artillerie et que je me sentis frapper dans le dos. L’éclat n’avait fait que me déchirer la capote. Cependant la fatigue, la pluie et la boue m’achevèrent et le 6 j’étais évacué à l’hôpital de Mulhouse avec une bronchite. Le 7, j’étais à Zillisheim, le 9 à Herri-

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court et le 12 à l’hôpital de Dijon. Gervaise vint m’y voir le 18. Le 19 je partais pour Chalons sur Saône. Le 22, je sortais de l’hôpital et partais en convalescence. J’arrivais le 23 à Paris où nous décidions avec Gervaise de nous marier le 22 février. Je rentrais à Mulhouse le 6 Janvier. Le 8, nous montions en ligne dans la banlieue nord et le 20 participions à l’attaque de Bourtzviller. Le 24 nous étions à Lutterbach, le 30 à l’ile Napoléon et nous traversions la Hardt le 11 février.

Ceci termina les évènements marquants de notre vie de fiancés.

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Copie des 21 pages du manuscrit dans le portofolio et extraits du journal LA PATRIE.

Portfolio

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